Mars 2019

Je publie cet article quelques heures après l’inauguration de l’exposition « Sidney Myer Fund Australian Ceramic Award 2019 » au musée Shepparton en Australie, et de la remise du prix mettant au concours 6 artistes sélectionnés. Cette récompense est l’une des plus prestigieuse à l’échelle nationale dans le domaine de l’art visuel, et plus spécifiquement dans la création céramique.
C’est donc 3 mois après avoir terminé mon stage chez Juz, que je vous raconte l’expérience qui m’a le plus impacté durant mon année de voyage. Entre le positionnement artistique, l’éthique professionnelle, la place des relations humaines, l’approche spirituelle, je peux aujourd’hui affirmer que ma quête internationale a trouvé tout son sens durant cette période.
C’est à plus de 200km au sud de Sydney, dans une petite ville sur la côte est australienne, que Juz Kitson adopte un mode de vie plus sédentaire début 2018. En effet, c’est à l’âge de 22 ans, après avoir vendu son projet de diplôme à un collectionneur, que la jeune artiste commence son périple d’artiste nomade en partant 6 mois en Inde. Cette aventure bouleverse totalement sa vie, notamment sur le plan humain et spirituel, influençant grandement la direction artistique de ses futurs projets. Et c’est entre l’Australie et l’Asie, notamment avec son atelier à Jingdezhen en Chine, que l’artiste va vivre les années suivantes. Cette période sera propice pour la diffusion de son travail en Australie mais surtout à l’échelle internationale, que ce soit en Asie (Chine, Dubaï, Singapour, Japon, Indonésie), mais encore en Europe.

Après dix ans de nomadisme, Juz ressent le besoin de « se poser », d’avoir un endroit « à elle ». En 2016, elle repère une petite ville balnéaire à presque quatre heures de Sydney et ressent un feeling immédiat. C’est donc en suivant son intuition qu’elle se lance dans le projet de transformer un ancien garage en un atelier-habitat. Cela demandera beaucoup de patience et de persévérance, notamment en termes de recherche de financement.  Et voilà qu’aujourd’hui, elle habite un cottage dont le jardin, si bien gardé, habrite un superbe atelier.
L’intérieur de la maison donne un aperçu de l’âme de l’artiste ; des ossements, des peaux animales, des plantes, beaucoup de plantes, une collection de figurines érotiques chinoises, mais aussi des œuvres d’artistes australiens ou internationaux… Quelques œuvres sculpturales de Juz font aussi part de la collection. Cet endroit reposant et stimulant à la fois sera mon environnement de vie pour un mois. En effet, ce stage m’apportera bien plus qu’une expérience professionnelle. C’est une expérience de vie à part entière, au cœur de la vie de l’artiste. Dès le premier jour, je suis invitée à vivre sans horaires précis, en suivant le rythme de la création, de l’activité de l’esprit. Bien évidemment, j’ai le choix de ne pas travailler la nuit, comme Juz peut le faire.
C’est ainsi que durant un mois, je vais vivre son quotidien, ses routines, ses rituels.
Se réveiller le matin, attraper un café et aller plonger dans l’océan, ou bien juste marcher sur la plage en compagnie de son chien Buster, revenir à la maison, pratiquer une séance de sport ou de yoga. Le studio nous attend vers 9h30 le matin.Juz ressent un besoin presque constant de travailler sur un fond sonore. Que ce soit avec de la musique, des vidéos, des podcasts, Juz utilise son temps en studio pour maximiser son temps de productivité. La question de la créativité, la psychologie, l’Art moderne, la biologie, la spiritualité ou encore la philosophie chinoise sont d’autant de sujets qui l’inspirent.
Je suis surprise de voir à quel point l’esprit peut se nourrir, tout en dictant des actions physiques. Les mains s’activent, le cerveau boue, on oublie presque de cligner des yeux. Je prends conscience qu’il est possible de basculer dans un temps de méditation tout en produisant une œuvre. Là où l’esprit et le corps ne font qu’un, la notion de temps se perd et je prends goût à vivre en fonction des pulsations créatives. L’objectif du mois est de produire l’une des installations majeures qui sera présentée durant l’exposition SMFACA au musée Shepparton. Les autres œuvres seront, pour la majorité, produite en Chine le mois suivant. C’est la première fois que Juz Kitson participe à un évènement consacré uniquement à la céramique contemporaine.

L’oeuvre en cours évoque un paysage de porcelaine, à la fois inspirée des montagnes chinoises, réinterprétant la végétation indonésienne et australienne. Elle représente le projet le plus long de Juz. En effet, six semaines de travail à plein temps seront nécessaires, comprenant deux cuissons à Camberra et quatre à cinq jours intensifs d’assemblage. D’ailleurs, l’un des challenges plus importants est l’absence de four à son studio. En effet, il nous faudra conduire 3-4h pour aller cuire les œuvres à l’université de Canberra, ce qui constituera, sans doute, les phases les plus stressantes et stimulantes de ce projet. La majorité des éléments modelés seront assemblés, un à un, post cuisson dans son studio.
La terre choisie est une porcelaine qu’elle a récemment découverte en Chine. Cette porcelaine donne des variations intéressantes selon l’atmosphère de cuisson ; très bleutée en réduction et blanche translucide, en oxydation. Pour cette installation, Juz fait le choix de ne pas émailler. Juz Kitson a cette sensibilité rare et bien qu’elle soit une artiste complète, travaillant/hybridant divers médiums comme le verre, les matières animales, ou encore le dessin, elle attache une grande importance à la céramique. Elle sait qu’elle n’en a pas encore fini avec ce médium et qu’il lui reste de nombreuses zones d’exploration.

Dès le premier jour, je me lance dans l’apprentissage de ses gestes exécutés avec une spontanéité maîtrisée. Des centaines de pétales, de brins d’herbes, des picots, tout autant de modules qui évoquent des portions de la forêt tropicale, celle de Bali, celle d’Australie. Parfois, nous recyclons des filets d’oranges pour créer de nouveaux états de surface par pressage. Nous utilisons aussi des épines de porc épique pour graver la terre, donner une vibrance unique qu’une pige en céramique ne saurait apporter. Toutes les techniques utilisées ont été mises au point par l’artiste elle-même. Les modules, exécutés de manière répétitive tout en présentant un caractère unique, viennent se juxtaposer, se superposer, de manière à créer des compositions grandioses. Juz me confie que la main est, selon elle, le meilleur outil.Pour ceux qui est des moyens d’assemblage ou, des approches plus techniques, Juz collabore avec des artisans (menuisier par exemple), notamment lors de résidences, ou avec ses assistants à Jindhezhen. Cela lui permet d’acquérir de nouvelles techniques et de gagner en autonomie.
Le processus de travail est empirique. Juz ne fait pas de croquis préparatoire, tout est dans sa tête et évolue au fur-et-à-mesure. Elle réalise au minimum deux gros projets par an, le plus souvent mandatés par des musées, galeries, ou grands collectionneurs. Elle participe également à de nombreux prix, comme c’est le cas cette année. En parallèle, elle produit des pièces individuelles et donne également des workshops dans différentes écoles à Sydney. Elle est actuellement représentée par deux galeries australiennes (GAGPROJECTS | Greenaway Art Gallery et Jan Murphy Gallery) et s’assure ainsi une certaine visibilité sur la scène contemporaine. Dans une société où tout doit être catégoriser, identifier, référencer, justifier, Juz revendique sa liberté créatrice en se détachant des codes. C’est ce qui confère le caractère unique de ses pièces. L’artiste n’a pas vraiment de propos au début du projet et se concentre essentiellement sur la production. Elle suit son cœur, son esprit de manière intuitive et instinctive. En fait, elle est son propre juge. Ce n’est qu’à la fin de la production d’une œuvre et après quelques temps, que Juz se lance dans quelques recherches. Concernant l’attribution d’un titre, l’artiste consulte ses notes personnelles, ses carnets de voyage, recueillis les dernières années. Une citation marquante, une phrase extraite d’une conversation, un souvenir, le plus souvent en lien avec ses rencontres humaines, sont ses inspirations premières.

Les œuvres parlent d’elle-même et l’interprétation est propre à chacun. La complexité se trouve dans les sujets qu’elles évoquent ; la vie, la mort, le sexe, l’animalité, la nature, le pouvoir, la fragilité. L’identification formelle varie d’une culture à une autre, d’un spectateur féminin ou masculin et c’est ce qui rend les pièces de Juz si intriguantes. Elles amènent aussi une nouvelle lecture de la céramique et lui donnent une certaine force.

Lorsque j’ai décidé de voyager en Australie, je ne savais pas vraiment à l’époque pourquoi j’avais choisi cette destination. J’étais juste persuadée que quelque chose m’attendait là-bas, mais quoi ?
Aujourd’hui, j’ai la réponse. Je pense qu’il m’était nécessaire de rencontrer une telle personne et artiste comme Juz Kitson. On pourrait appeler cela un mentor, un modèle.
Quoi qu’il en soit, ce fût une relation nourrie autour d’une énergie commune, d’un respect mutuel et sincère. Et je pense que la relation humaine, l’apport spirituel, sont deux aspects influençant grandement l’artiste que l’on est, que l’on devient.
Juz m’a raconté qu’elle aussi, un jour, a souhaité rencontrer L’Artiste qu’elle considérait comme son idôle, une célèbre céramiste chinoise. Elle a tout fait pour travailler pour elle, espérant susciter une considération de sa part mais, au lieu de ça, elle a travaillé onze heures par jour, assise sur une minuscule chaise, et ce, durant plusieurs semaines. Cette expérience lui a brisé le cœur mais lui a tellement apporté à la fois ; une certaine discipline, un challenge physique et moral, un apport culturel, notamment au regard de la place de la femme. Et je crois que Juz m’a transmis ce qu’elle attendait de son idôle, même plus. En effet, vivre dans le processus de création d’une autre personne, se plonger dans un autre style de vie que le sien, cela constitue une expérience unique. Pour autant, nous nous sommes trouvés beaucoup de similarités.
Ce mois intense m’aura beaucoup questionné sur ce que je veux faire, quel genre de personne/artiste je suis actuellement et désire être.

Et finalement, je pense que j’avais besoin de savoir que je pouvais ETRE, sans étiquette. Sortir de la catégorie « céramiste » et explorer sans limites. C’est le meilleur moyen de se découvrir, se trouver puis, se dépasser.

 

Page Instagram de l’artiste: https://www.instagram.com/juz_kitson/?hl=fr