Jeudi 16 avril 2019

Après sept mois à vagabonder entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le vent a décidé de m’apporter au Japon pour un mois. C’est la seconde fois que je me rends dans ce pays et je suis toujours aussi touchée par ses contrastes culturels, son énergie stimulante, sous bien différentes formes.

Acteur majeur dans le monde de la céramique, le Japon regorge de pépites, parfois bien gardées.
Sayaka Oishi, céramiste contemporaine, contribue à l’enrichissement de cet art d’une manière peu commune. Le bouleversement des codes, ou plutôt la relecture nouvelle, poétique, voire intrigante qu’elle apporte aux symboles culturels, me touche particulièrement. Je souhaitais en apprendre davantage sur sa pratique céramique et c’est donc à la station de train d’Ibarakishi que j’ai retrouvé Sayaka ce jour-là, à quelques trente minutes de Kyoto. Son atelier nous attend encore à vingt bonnes minutes de voitures de là, le temps pour nous de faire connaissance en anglais.

L’atelier de Sayaka est accolé à sa maison, dans une partie indépendante. Son mari, aussi céramiste, nous accompagne. La demeure est typique, je retire mes chaussures à l’entrée et prends soin d’enfiler de nouveaux chaussons. La céramiste me montre avec joie sa petite collection de pièces en céramique qui se trouve dans le hall d’entrée. Chacune d’entre elles a été offerte par un céramiste japonais ou étranger rencontré lors d’un de ses passages en résidence à Shigaraki.

La visite continue vers le salon, où une table en bois trône au milieu de la pièce. L’ambiance est calme, épurée. Je m’installe confortablement en tailleur, sur les tatamis. Des fraises, des oranges et du thé japonais arrivent. Et bien sûr, nous commençons ce partage culturel autour d’une vingtaine de pièces en céramique, issues de la collection personnelle de Sayaka. Des pièces uniques, créées par différents artistes, pour la majorité de Kyoto mais aussi de Suède ! Je m’extase devant la beauté de chacune d’entre elles. Elle me fait choisir une tasse et une assiette à utiliser pour partager le thé.


Sayaka, plus jeune, a voyagé en Europe du Nord et plus récemment, à Paris. Elle m’explique qu’elle n’a pas vraiment l’opportunité de voyager à l’intérieur du Japon, si ce n’est pour des déplacements professionnels de courte durée vers Tokyo par exemple. Elle enseigne quatre mois par an à l’une des Universités d’art de Kyoto et travaille le reste de l’année à temps plein dans son atelier.

Céramiste depuis 14 ans, Sayaka a d’abord eu son premier « atelier » dans le minuscule garage de ses parents, au milieu des vélos comme elle me dit en riant. C’est une fois mariée qu’elle s’est installée ici et qu’elle a pu aménager un atelier bien plus fonctionnel.

L’espace est petit mais très organisé. Dans l’entrée, on trouve un four circulaire de taille moyenne. Dans son travail, Sayaka mixe les techniques : tournage, coulage, estampage, peinture… Et pour s’y retrouver, chaque outils, chaque moule, chaque matériau, trouve son emplacement. L’atmosphère est très apaisante, bercée par le chant des oiseaux que l’on peut apercevoir dans les arbres bordant la fenêtre. Une collection de cartes postales est suspendue au-dessus de l’établi principal ; des plantes, des paysages mais aussi des copies d’enluminures, des motifs celtiques sont représentés. Sayaka aime se documenter à travers les ouvrages également, où elle retrace les légendes anciennes européennes en trouvant des correspondances avec celles japonaises. Elle apprécie particulièrement les décors gothiques et les grotesques.

Au début de ses études artistiques, elle était promise à travailler dans le design et le décor architectural, mais c’est à travers un projet pour lequel elle devait utiliser la céramique qu’elle s’est reconnue à travers le médium. A l’Université des Arts à Kyoto, la production était plus fonctionnelle et laisser peu de place à la pratique sculpturale. Cependant, Sayaka a pu explorer le décor, sa spécialité. A l’époque, l’approche était timide et restait très souvent sans couleur. Elle utilisait principalement des moules à estamper qu’elle créait à partir d’éléments existants ou modelés.

C’est après l’obtention de son diplôme, qu’elle explore la sculpture, à plus grande dimension, inspirée essentiellement par la nature. Elle commence dès lors à introduire la couleur en travaillant avec la cuisson de grand feu et de petit feu. L’emploi d’une terre mixte (grès/porcelaine) lui permet déjà d’obtenir des surfaces très blanches. Aujourd’hui, elle colore parfois les terres pour certaines parties afin que le décor peint se révèle plus intensément après cuisson. En parallèle, Sayaka développe des services utilitaires dédiés à la consommation de saké mais aussi à la cérémonie du thé.

Elle observe que la clientèle se veut de plus en plus jeune, gagnant en ouverture d’esprit face à l’art contemporain. Mais elle me confie également que la cérémonie du thé reste un milieu très strict et que son style plus extravagant s’y prête plus difficilement que pour les services à saké, avec lesquels elle peut créer des objets plus fantaisistes et amusants.

C’est en faisant des tests de colorations, il y a cinq ans, sur des petites sculptures, que Sayaka donne un tournant à sa création. Avec une pulsion encore plus complexe, elle introduit le corps animal et humain au sein de ses pièces, ce qui accentue l’étrangeté.

Pour construire ses oeuvres, Sayaka utilise principalement la technique de l’estampage. En fabriquant régulièrement de nouveaux moules, elle constitue un répertoire formel dans lequel elle vient puiser pour créer de nouvelles pièces. Elle  est ainsi libre de changer le sens de lecture des éléments, de les juxtaposer entre eux différemment, de les répéter…

Depuis un an, elle utilise également le verre dans ses pièces. En effet, les sculptures ainsi que les bols à saké, comporte une partie en verre, que ce soit en traitement de surface (cuit directement sur pièce) ou en tant que partie intégrante de la pièce (mais cuite indépendamment). Grâce aux conseils d’un ami verrier, Sayaka produit les parties en verre elle-même dans son atelier. Elle joue avec les propriétés du verre pour mettre en avant la relation poétique de ses pièces.

Sayaka travaille de manière très empirique. Tout est dans sa tête et elle ne dessine pas ses pièces au préalable. Elle compare cette méthode de travail à celle d’un musicien composant une partition. Elle connait la forme de base, peut-être le premier élément, mais la suite se créait instinctivement. Pour sa série de pomme, par exemple, elle savait qu’elle commencerait la composition avec une oreille dont elle compare la forme à un quartier de pomme coupée. Elle s’amuse ainsi, à trouver des similitudes entre l’homme et la nature. Les éléments autour s’articulent de manière intuitive afin de créer une composition unique.

Dans le cadre de son exposition actuelle « Binary » au Shigaraki Ceramic Cultural Park, Sayaka présente ses derniers travaux qui ont pris naissance lors de sa résidence au même endroit en janvier 2019. Les pièces se veulent plus complexes, plus grandes, évoquant une thématique liée à la naissance et à la mort. Elle prépare une seconde exposition solo à Tokyo en juin 2019.

Cette visite aura été vraiment enrichissante. Je me suis immergée dans le monde de Sayaka et au-delà de cela, au cœur de la culture japonaise. Je repars de cette visite avec un souvenir tout autant symbolique, un bol à saké en forme de lapin.

 

Site internet de l’artiste:  https://mixedclay.wixsite.com/oishisayaka