Vendredi 26 avril 2019

Avant de quitter le Japon, je souhaitais visiter l’un des six grands villages de céramique du Japon : Tokoname. Cette cité représentait le plus grand centre de production céramique du pays, aussi bien dans la céramique industrielle (conduite d’eau) que traditionnelle (cérémonie du thé), du XIIème au XIXème siècle. 

Aujourd’hui, les vestiges de cette époque restent relativement intacts. Surplombés par les grandes cheminées tapissées de lierres, quelques ateliers encore actifs, produisent des pièces utilitaires ou artistiques.
Pour ma part, c’est guidée par Masamichi Yoshikawa, céramiste emblématique de la région, que j’ai eu le privilège de visiter Tokoname et ses environs, le temps d’une journée.C’est dans l’un des quartiers de Tokoname, à Onomachi, que je rejoins Masamichi ce vendredi. Au début, je ne sais pas vraiment à quoi m’attendre et je décide donc de me laisser porter par l’artiste.

Nous commençons par la visite de Tokoname Tounomori. Cette institution possède un musée et un département d’enseignement, comprenant un laboratoire céramique dans lequel un nouveau groupe d’étudiants est formé tous les deux ans. A travers sa collection, le musée retrace les 800 ans de maîtrise technique et artistique de la ville. Les effets liés à la cuisson aux cendres sont incroyables. Jars, outils, machines, photographies, services à thé, font l’éloge d’une période florissante, au cours de laquelle les plus importants maîtres céramistes ont su exprimer et transmettre leurs savoirs. C’est d’ailleurs aux côtés de Yoshan Yamada que Masamichi a appris les bases de la céramique traditionnelle.
Je ressens l’attachement de l’artiste pour les traditions et la valorisation de la matière dans son travail.

Nous partageons le café à l’atelier de son épouse, Chikako Yoshikawa. Le studio est grand, accolé à la maison. Il s’articule autour de plusieurs espaces, plus ou moins grands. Certaines parties font offices de galeries à l’intérieur desquelles les œuvres sont entreposées, exposées. Je n’ai malheureusement pas l’occasion de rencontrer Chikako, qui est en voyage pour quelques jours. Malgré tout, je peux sentir son énergie productive, à travers les pièces fraîchement tournées, celles en attentent d’être décorées, ou encore les autres qui s’impatientent d’être cuites.

Nous repartons ensuite pour trente minutes de voiture, direction l’atelier de Masamichi. En effet, le couple céramiste ne travaillent plus dans le même atelier, comme ça a pu être le cas dans le passé. L’artiste m’explique qu’il a ressenti le besoin, il y a quatorze ans, de trouver un nouveau lieu. Un lieu à part, avec une énergie qui lui ressemble, dans un environnement comportant les éléments de son enfance : la campagne, la montagne et la mer.La maison traditionnelle se situe effectivement dans un petit havre de paix, à deux pas des rizières.
Nous partageons un thé vert japonais et quelques pommes. Dans l’une des pièces intérieures, recouvrant les tatamis avec leur bleu céladon, plusieurs œuvres sont posées. Entre pièces utilitaires et sculpturales, je déambule avec plaisir au milieu d’elle, découvrant un peu plus de la production de Masamichi. En effet, je n’avais vu, en vrai, que ses pièces mixant la céramique et le verre, lors de son exposition personnelle à la galerie Emergency à Vevey en 2017. Mais ses œuvres les plus récentes viennent d’être expédiées à Frankfort (Allemagne) pour une exposition personnelle de mai à juin 2019 à la galerie Friedrich Müller à Frankfort.De ses expériences à l’international, Masamichi retient l’importance du voyage. A l’âge de 23 ans, il est, tout comme moi, parti à la « conquête » du monde, notamment en passant plusieurs mois aux Etats-Unis et vivre ainsi « le rêve américain ». Il me raconte ses débuts avec l’anglais et m’explique que tout ce qu’il en connait provient des différents voyages qu’il a pu faire sur le terrain, en dehors du Japon.
Il nourrit de nombreux liens dans différents pays, et en grande partie, via ses œuvres céramiques. De nombreuses galeries exposent son travail et c’est grâce à cela que Masamichi, a pu, à chaque mandat, ouvrir son esprit face aux différentes cultures. C’est pour lui l’occasion d’étudier encore plus. Et c’est cette ouverture d’esprit qui contribue grandement à l’évolution de son travail.
J’apprécie l’idée que le voyage devienne un outil, faisant parti du processus de travail inconscient mais nécessaire à l’émergence des idées, des œuvres.Nous visitons ensuite son atelier sur un fond de musique classique. Cela me donne l’opportunité de questionner Masamichi sur son environnement de travail. En effet, la musique fait partie intégrante de son processus de travail. Il commence généralement ses journées vers 9h et réveille « son corps » avec du rock, que ce soit sur un morceau de Presley ou encore un des Beatles. Il ajuste le genre musical en fonction de son flux d’énergies et il peut ainsi passer du rock au jazz, du jazz au classique, dans la même journée.Cette journée se termine à l’aéroport international de Nagoya. Cette fois, ce n’est pas un vol qui m’attend mais une des œuvres majeures de Masamichi, exposée dans la région. « Water of Life » est une installation mandatée il y a dix ans. Plus de cent catelles, trois sculptures en forme de grandes jarres fermées se donnent écho. Des vibrations, des empreintes, des rythmes… Masamichi a su développé sa propre écriture, donnant une dimension spirituelle à l’acte de création .

Alors que nous contemplons l’ensemble en silence pendant plusieurs minutes, je sens une certaine émotion dans le regard du céramiste. Il me confit alors que son esprit se sent si désireux de créer une œuvre encore plus monumentale que celle-ci mais que, malheureusement, son corps ne peut suivre.

Masamichi a 73 ans, et je peux certifier que cette pulsion dans ses yeux, dépasse les âges.